Quitter la Côte d’Ivoire pour s’établir dans Région L’Islet peut sembler être un choix inusité. Brice N’Vodjo considère plutôt que c’est la région qui l’a choisi. Et qui lui a permis de faire des rencontres aussi touchantes que surprenantes, de braver l’hiver québécois, et de tomber en amour avec le plus beau des villages : Sainte-Perpétue.
Le parcours de Brice N'Vodjo, 43 ans
Bonjour Brice, merci de nous recevoir afin de nous parler de ton histoire. Peux-tu nous parler un peu de toi?
Bonjour! Je m’appelle Brice N’Vodjo. Je viens de la Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest. C’est un très beau pays situé sur le littoral, où on parle français. J’aurai 43 ans en décembre, même si on me dit souvent que je ne fais pas mon âge! (rires)
Quel est ton emploi?
J’étais fendeur dans une entreprise de bois de foyer qui a malheureusement fermé ses portes dernièrement. Je suis donc présentement sans emploi. Au moins ça m’a fait de belles vacances cet été!
En quelle année es-tu arrivé dans la région et dans quelle municipalité habites-tu?
Je suis arrivé ici le 17 mai 2022 et j’habite dans le plus beau village de la région, Sainte-Perpét’. Personne ne peut discuter, il n’y a pas plus beau village que nous! (rires)
Sainte-Perpét’?
J’aime dire que quand je suis arrivé ici, c’est comme si j’étais passé devant le juge et que ma «sentence» est à perpétuité. Je ne pourrai plus partir, je vais rester à Sainte-Perpét’ pour toujours!
Quelle est la raison pour laquelle tu as choisi de t’établir dans Région L’Islet lorsque tu es arrivé au Canada?
Je n’ai pas choisi. Je dirais plutôt que c’est la région elle-même qui m’a choisi! Moi, je venais au Canada. Quand on arrive, on se dit qu’on sera à Montréal ou à Québec... et voilà que je me retrouve en région!
Et puis, sans qu’on s’y attende, on tombe en amour. On voit de la verdure partout, on rencontre une population accueillante, souriante, avec tout ce qu’il nous faut. Pour nous, qui arrivons de loin, c’est tout ce qu’on recherche. Avoir quelqu’un avec qui partager ce qu’on vit, ce qu’on ressent.
C’est devenu mon chez-moi. Je ne peux pas faire autrement que de parler tout le temps de ma Sainte-Perpétue!
Tu arrivais d’un autre pays, avec un bagage et une culture différente. As-tu vécu des défis d’intégration, que ce soit d’ordre personnel ou professionnel, à ton arrivée dans la région?
Je dirais que je suis une personne un peu taquine, qui aime les gens, et je pense que ça a fait en sorte de faciliter mon intégration. J’ai d’ailleurs découvert un mot qui m’a beaucoup plu : Malcommode. Donc je suis malcommode!
Au début, c’était moins facile parce que les gens me découvraient. Et je découvrais aussi les gens! C’était un nouveau départ, avec toutes les idées préconçues qu’on peut avoir en tête.
Je suis arrivé ici, j’ai la peau noire et il n’y a pas beaucoup de personnes comme moi, tout le monde ou presque est blanc. J’ai beaucoup observé parce que c’est facile de mal interpréter ce qui se passe.
Par exemple, quand je marchais sur le bord de la rue, les voitures se tassaient dans l’autre voie. Sur le coup, je me disais «Est-ce qu’ils m’évitent?», mais avec la préparation de l'équivalence du permis de conduire, j’ai appris que c’était normal. Ici, quand il y a un piéton sur le bord de la rue, on se déplace, si possible, dans l’autre voie pour lui laisser de l’espace.
Chez nous, on ne fait pas ça! Alors j’avais mal interprété la situation. Aujourd’hui, quand je conduis et que je vois un piéton, je lui laisse de la place!
Ensuite, les gens pensaient que j’étais Américain, que je parlais anglais. On me disait donc «Good morning! How are you? Do you speak french?» et je répondais «I’m fine! No I don’t speak french.»
C’est ce que tu disais au début!?!
Oui! Je continuais même : «Did you learn french?» «No, I didn’t!» (rires)
Les gens se demandaient ce qu’ils allaient bien faire de moi. Comment on va s’arranger? Je finissais pas répondre, en français : Je ne parle pas français, mais je vais essayer! Après tout, c’est eux qui commençaient à me parler en anglais... et je vous avais bien dit que j’étais malcommode! (rires)
Comme je le disais plus tôt, les gens sont vraiment accueillants. Ils sont très humains. Avec les différents organismes, comme l’ABC des Hauts-Plateaux ou le CJE Région L’Islet, on me traitait vraiment aux petits soins. Donc il ne me restait qu’à faire ce que je sais le mieux faire... être malcommode! C’est vraiment le mot que j’aime le plus ici.
Est-ce qu’une ou des personnes ont fait la différence lors de ton arrivée? Qui ont marqué ton intégration?
Oui, ma famille. J’ai ma petite famille ici. J’ai mon père et ma mère adoptifs, j’ai beaucoup de parents ici. Je suis l’enfant de tout le monde! Ils sont spéciaux pour moi. Ils sont toujours là, ils m’ont appris les valeurs québécoises.
Se créer une famille avec laquelle passer du temps, ça facilite l’intégration. Tu apprends de chacun. Aussi, Arlie Bélanger et Xavier Bernier sont deux autres personnes qui ont fait toute une différence à mon arrivée.
Ta famille d’adoption, elle habite près de chez toi?
Oui, ils sont juste en haut! Je pourrai vous les présenter si vous le voulez. De toute façon, j’irai les embêter après notre entrevue. Il faut que je les embête un peu, sinon ce n’est pas une famille! (rires)
Quel événement a renforcé ton sentiment d’appartenance à Région L’Islet?
Le froid! Sur la Côte d’Ivoire, quand la température baisse, il fait 19 degrés. Ça ne descend pas vraiment en dessous de ça. C’est notre hiver, quand il fait 19 degrés, on porte un manteau!
Et ici, le mois de septembre arrive, le froid s’installe et on nous envoie des vêtements chauds. On nous dit : «Attends l’hiver, il va faire vraiment froid!» Et on regarde le mercure descendre, 15, 14... Septembre, octobre, on a froid, mais on nous dit que ce n’est pas encore le froid, qu’il va faire froid bientôt. On continue de descendre, 10, 9, 8 degrés. Non! Il ne fait pas encore froid, bientôt il va faire frette.
Ah bon? Il y a le froid et il y a le frette? Ok, on va découvrir le frette!
Les gens ont été tellement généreux. Ils nous ont donné tout ce qu’il nous fallait pour faire face au froid. Surtout de la chaleur humaine.
Tu peux nous parler de ton premier hiver québécois? De ta découverte du frette?
Mon premier hiver, nous étions en route pour Sainte-Marie-de-Beauce. On circulait sur les petites routes de campagne, il faisait –45 degrés, et on a fait une sortie de route.
À ce moment-là, j’avais envie de faire mes valises! Je me suis donné jusqu’à l’année prochaine... et maintenant ça va, je me suis acclimaté.
Aujourd'hui, j’ai toujours une pelle dans ma voiture, toujours un manteau au cas où. Je sais maintenant qu’à partir d’octobre, la neige peut tomber. Ça change tout le temps.
La neige, à Sainte-Perpétue, on la reçoit en premier. Nous sommes situés en hauteur, alors parfois il neige ici, et quand on descend à Saint-Pamphile, il fait beau. Il faut être prêt à toute éventualité!
J’imagine qu’on peut affirmer que l’une des choses qui t’ont le plus surpris quand tu t’es installé ici, c’est l’hiver!
Beaucoup de choses m’ont étonné, mais la météo était vraiment une grosse surprise. Je n’avais jamais vu la neige.
Aussi, chez nous, le soleil se couche à environ 18 heures toute l’année, alors qu’ici, en juin, il fait encore soleil à 22 heures, je ne savais pas à quel moment dormir! À 4 heures du matin, il commence à faire soleil, je ne savais plus à quel moment me réveiller! C’était un peu bouleversant.
Qu’est-ce qui m’a surpris... (Brice réfléchi brièvement) Un orignal!
Il y a deux semaines, en allant à Saint-Pamphile, j’en ai vu un sortir du bois, juste devant moi. Il faisait nuit, il était environ 22 heures.
Je ne l’avais jamais vu sortir! J’ai freiné, freiné, jusqu’à ce que le moteur se coupe. Je ne sais pas comment j’ai pu l’éviter, je tremblais comme une feuille. Il devait y avoir un ange gardien pour me protéger.
Quand il est reparti vers la forêt, il s’est retourné et j’ai vu ses grands bois. Je suis resté là une bonne dizaine de minutes, à me demander quoi faire. Je me disais : «S’il est sorti et entré dans le bois, il peut en ressortir de nouveau!».
Le lendemain, je devais me rendre à Québec et je ne roulais pas à plus de 60 km/h. J’avais peur, je me disais qu’un orignal pouvait maintenant surgir à tout moment. Mais maintenant ça va.
Cher orignal, je sais que tu existes maintenant! Tu m’as souhaité la bienvenue au Canada! Après tout, tu es le symbole du pays, il fallait bien que je te rencontre! Malgré la peur que j’ai vécue, c’était une belle expérience.
Es-tu prêt à nous révéler ton endroit préféré de la région?
Mon endroit préféré, c’est l’église. Je suis une personne très religieuse et ça prend la première place. Même si j’ai rendez-vous avec le Président de la République, si je dois faire mes prières, les prières vont passer en premier. Mon coup de cœur, c’est l’église d’abord.
Ensuite, c’est la marina de Saint-Jean-Port-Joli. C’est tellement beau! Quand je ne sais pas quoi faire, je vais y passer du temps.
À quoi aspires-tu pour la région? Quels services ou initiatives aimerais-tu voir se développer davantage ou être créés?
J’aimerais que l’on continue à développer les services d’intégration qui existent déjà pour les personnes comme moi, qui arrivent d’ailleurs et qui ont besoin d’être guidées.
Ces gens quittent leur pays, laissent parfois leur famille derrière. Ils y pensent toujours : j’ai laissé mon pays, j’ai laissé ma famille, j’ai laissé mes amis, j’ai laissé... Ce n’est pas facile. Il faut s’y habituer et certains n’y parviennent pas. Ils retournent chez eux.
Pour ma part, je participe aux activités organisées par le CJE Région L’Islet, à celles de l’ABC des Hauts-Plateaux, je suis Chevalier de Colomb, je vais à l’église, je fais du bénévolat. Je suis un peu partout! Je n’ai pas le temps de m’ennuyer.
Toutes ces initiatives font en sorte que les gens sortent de chez eux. Du coup, ils rencontrent de nouvelles personnes et ils se rendent compte que... la vie n’a pas à être si triste que ça.
Une fois, après avoir vécu une situation, j’ai dit que j’allais partir et aller à Montréal. On m’a tout de suite répondu : «Non, tu ne pars pas à Montréal!». Dans le fond, c’est tout ce que je voulais entendre. Qu’on me dise «Non, ne nous quitte pas.».
Je n’irai pas à Montréal. Ici c’est chez moi. Je suis à l’aise ici, c’est tranquille. Et puis, je suis condamné à Perpèt, je ne peux plus partir. On me mettrait un bracelet électronique!
Donc ces services d’intégrations sont nécessaires et ça en prendrait encore plus. J’aimerais aussi qu’on multiplie les festivals. Ça nous permet de découvrir les localités, les gens. Ça me plaît beaucoup.
Selon toi, l’implication aide à faire des rencontres, à briser l’isolement et le stress d’arriver dans une nouvelle communauté?
Oui. Sortir, ça aide à faire sortir ce qu’il y a en nous. Souvent, on a des talents qui ne demandent qu’à sortir, mais si on ne sort pas, ils ne se développeront pas.
Juste avant de vous parler, je jouais à la balle-molle. Je n’avais jamais joué au baseball. J’ai essayé, on s’est débrouillés et c’était pas mal. On a fait match nul. Du coup, je n’ai ni gagné, ni perdu. Je suis content!
En m’impliquant, j’ai pu rencontrer différents députés et je me suis rendu compte qu’ils sont beaucoup plus accessibles, plus proches de nous que ce qu’on peut croire.
Si tu pouvais donner des conseils à quelqu’un qui envisage de s’établir dans Région L’Islet, que lui dirais-tu?
Je lui dirais d’abord d’oublier toutes les autres régions! (rires) Qu’ils viennent ici, c’est la verdure, il fait bon vivre. Il n’y a pas trop de bruits de voiture, pas de chicane. C’est calme, c’est beau, c’est accueillant. Il y a tout ce qu’il faut.
Tu veux manger le meilleur poulet BBQ? Il y a le Festival du poulet de Saint-Damase-de-L'Islet. Tu as envie de te tirer une bûche? Il y a le Festival du Bûcheux de Saint-Pamphile. Tu veux voir le fleuve? Tu veux de la neige? Tu veux voir des orignaux? Il y a tout ça ici.
Ici, tout le monde se connaît. Quand je sors, tout le monde sait que je suis sorti. Quand je reviens, tout le monde le sait aussi. Et si j’ai un souci, on saura que quelque chose ne va pas.
Pour terminer en beauté, si je devais choisir seulement 3 mots pour décrire Région L'Islet, je choisirais : Accueil, convivialité et famille.


